ADNE - Dr Jean-Marc Mantel, vous êtes psychiatre, que pensez-vous du terme "schizophrénie" donné en tant que diagnostic à de plus en plus de jeunes. Ce terme est de plus en plus fréquemment employé par les médias; les émissions de télés sont à la recherche de "schizophrènes", nous sommes choqués de demandes fréquentes qui sont faites à l'association par des chaines de télévision pour avoir des témoignages de "schizophrènes" dans leur émission; de plus en plus de médecins n'hésitent pas à affirmer ce diagnostic avec cette étiquette auprès de jeunes. D'autre part, lorsque les journaux citent ce mot, c'est pour expliquer la cause de meutres, de viols ou de violences.
Nous constatons que bon nombre de personnes qui "croient savoir" ce que l'on nomme "la schizophrénie" constituent le principal obstacle à la compréhension de ce problème. Il y a là un réel problème de compréhension.
JMM - Le terme de schizophrénie regroupe de nombreuses situations cliniques disparates. Il a un tel passé qu'il serait préférable de complètement l'abandonner. Une vision énergétique des troubles psychiques me paraît beaucoup plus précise et dynamique, évitant les lourds pronostics et les traitements sans fin qui y sont associés. Sur un plan énergétique, le corps, la pensée et les émotions sont des énergies en mouvement, dont l'expression peut être perturbée par des conflits et des résistances. Tout être, quelle que soit sa maturité, est à la recherche de lui-même, de la véritable nature de ce qu'il est. Le mental étant cependant un grand fabricateur de mirages, il a tendance à créer des formes multiples qui sont confondues avec la réalité. Voir les choses telles qu'elles sont n'est pas une mince affaire. Notre mental bavard tend à analyser et à interpréter toutes les perceptions, et à nous éloigner ainsi d'une perception juste et directe, libérée des interprétations personnelles. Dans le cas des êtres réduits, par une perpective abusive, à être des "psychotiques" ou des "schizophrènes", on retrouve, mais en proportion plus intense, cette tendance à vivre le faux en tant que réalité, à confondre les projections mentales avec le réel, et à investir massivement la sphère mentale, au détriment du corps, qui est bien souvent vide et contracté, tel un fœtus oublié. Lorsque le thérapeute enferme son patient dans un diagnostic, il le réduit à une symptomatologie, et oublie la quête fondamentale qui est en arrière-plan du tableau. C'est comme si vous regardiez un esquimeau dans ses habits quotidiens, sur un fond de jungle tropicale ! Négligez l'arrière-plan, c'est isoler l'avant-plan de ce qui lui donne son sens et sa vie. Se focaliser sur les symptômes en oubliant l'homme et son essence est une vision réductrice et paralysante.
ADNE - Dans le traitement des troubles psychiques, comment envisagez-vous la mise en place de la vision dont vous parlez, dans laquelle l'homme et son essence auraient leur place ?
JMM - Dès que vous regardez un être humain, et notamment celui qui est étiqueté en tant que "malade", comme un chercheur de vérité, votre regard embrasse une perspective tout à fait différente. La crise psychique, le délire et les manifestations diverses de la souffrance apparaissent comme des étapes de maturation. L'être se cherche, et cette recherche adopte des chemins parfois fort excentriques et sinueux. En aidant l'autre à revenir à la conscience de ce qui est présent maintenant, vous lui donnez l'opportunité de ne plus donner prise aux multiples errances proposées par son mental. Ce retour à soi-même ne se fait pas en un coup de baguette magique, car les habitudes de projection et dispersion mentales sont bien incrustées, et ont la dent dure. Il faut beaucoup de patience et de persévérance pour amener un être à réaliser que la seule prison qui l'enferme est celle créée par son propre esprit. Il est souvent nécessaire de travailler en équipe, afin de stimuler à la fois la conscience du corps, l'écoute des émotions et une meilleure compréhension de la sphère mentale.
ADNE - Et, selon vous, quelle est la place des médicaments ?
JMM - Il n'y a pas d'autre médicament que l'éveil à la présence. Les autres remèdes ne sont que palliatifs. Les psychotropes devraient être réservés à des situations d'urgence. Ils sont souvent donnés comme remplacement à une présence humaine et bienveillante, comme substitut à une écoute absente. Le remède chimique atténue les symptômes, réduit la sensation d'anxiété, et ralentit le fonctionnement mental. Il peut être parfois nécessaire lorsque la crise est paroxystique, que la maturité est insuffisante pour faire face à la situation, et qu'il n'y a pas de structure adéquate d'entourage. Mais considérer le médicament psychotrope comme curatif me semble être une illusion. Cela maintient l'identification à la maladie, ce qui rend parfois service aux thérapeutes, familles et laboratoires pharmaceutiques. Dans ce domaine, comme dans le reste, il est utile de ne pas enfermer notre esprit dans des attachements rigides, tant concernant l'usage des médicaments que le refus de leur usage. La sensibilité, l'amour et la compréhension doivent guider le conseil thérapeutique, en tentant d'appréhender la situation dans une vision aussi large que possible. En tout cas, lorsqu'un médicament est prescrit en précisant qu'il ne s'agit pas d'un traitement "curatif", mais d'une aide momentanée pour l'allègement de la douleur, la dépendance au médicament est réduite, et on évite en partie un "assoupissement" dans le confort artificiel de la quiétude chimique. N'oubliez pas que, dans le corps comme dans le psychisme, la douleur est le signal d'une posture inadéquate, d'une attitude face au corps et face à la vie qui maintient un état de fermeture, de défense et de résistance. La douleur et la souffrance peuvent être ainsi utilisées comme des guides précieux, nous amenant à prendre conscience des mécanismes qui les maintiennent. Effacer artificiellement la douleur a l'inconvénient de supprimer cette guidance. Il ne s'agit pas là de faire une apologie réductrice de la souffrance, mais de l'utiliser de manière dynamique comme un enseignement et une instruction précise qu'il convient de décoder.