LA SANTE, QU'EST-CE QUE C'EST ?

Interview du Dr. Jean-Marc Mantel, réalisée par Bernard Klein,
parue dans "La Vie Naturelle", avril 1995, n°104.


Dr. Mantel, peut-on souffrir sans être psychiquement malade, ou malade sans souffrir?

Au sens très large du terme, il est parfaitement licite de considérer toute souffrance comme une maladie. Inversement, on peut dire aussi que, dans toute maladie mentale, il y a souffrance. Le dépressif manifestera cette souffrance de manière intériorisée, retournée contre lui-même. L'excité l'exprimera, lui, sous forme d'agitation, dans une tentative d'éliminer la tension interne.

Et l'on retrouvera effectivement ces deux mêmes processus dans le fonctionnement psychologique ordinaire. En chacun d'entre-nous, il peut y avoir réaction interne, engendrant la culpabilité, c'est-à-dire retournement de la violence contre l'image de soi, et donc dépression, désir de suicide, etc...; ou, au contraire, réaction externe, avec des projections mentales qui feront d'autrui le responsable de notre propre souffrance, et susciteront l'agressivité. Fondamentalement, le primum movens est donc le même. Mais il s'exprimera simplement de manière différente selon le moule de la personnalité.

Cela dit, il faut évidemment tenir compte de registres quantitatifs. Tant que cette souffrance reste quantitativement modérée, on pourra parler de personnalité ordinaire, avec son niveau de conscience et son système de compensation habituel qui ne fonctionne pas trop mal; mais lorsque les systèmes de compensation sont défectueux, l'ampleur de la souffrance devient plus importante, et l'on assistera alors à ce que l'on appelle la maladie mentale.

La " normalité" n'est pas la santé mentale

Mais, en réalité, on peut donc bien appliquer le terme de "maladie mentale" à tout le monde ?

Oui, je crois qu'il n'y a que l'homme éveillé, l'homme libéré de toute forme de conflit intérieur, que l'on pourrait qualifier de "sain". Cet homme éveillé a un fonctionnement constamment harmonieux et adapté à toute situation, étant donné qu'il n'est absolument plus prisonnier des tensions intérieures.

Or, s'il n'y a que très peu d'êtres sains, tout un chacun aspire néanmoins à vivre cette plénitude de santé intérieure ; et tout un chacun, à travers ses problèmes d'existence, apprend à trouver en lui-même ce qu'est un fonctionnement harmonieux.

Il est très important de se rendre compte que la santé n'est pas quelque chose à acquérir, mais qu'elle existe en chacun de nous. Elle est présente, mais n'est simplement pas actualisée. Elle est masquée par l'agitation mentale, par la confusion intérieure, par l'état de contracture dans lequel nous vivons habituellement. Et c'est pourquoi, je crois qu'il est très mauvais d'étiqueter quelqu'un en terme de malade. Il est beaucoup plus positif pour lui de le voir en tant qu'être fondamentalement sain... mais qui ne sait pas encore vivre sa santé.

Ainsi, en partant de cette partie saine, et en se référant constamment à cette harmonie fondamentale qui nous guide tous, on offre plus de chances de guérison au patient que si on l'enferme dans la croyance qu'il est malade.

D'aucuns ont appelé normose la maladie mentale de l'homme ordinaire qui se croit sain sous prétexte qu'il est normal. Que vous inspire ce concept?

J'aimerais essayer de préciser cette notion de normose : il s'agit en fait de systèmes de compensations, à peu prés fonctionnels, d'un état de souffrance modéré. Ce sont donc des systèmes de fuite. Par exemple, vous prenez l'habitude de boire un ou deux whiskies pour vous sentir plus détendu; et vous disposez donc là d'un moyen d'adaptation qui fonctionne temporairement, mais ne peut être considéré comme une véritable guérison. Le conflit demeure, la souffrance persiste, mais elle est masquée. Il. existe toutes sortes de systèmes de compensations qui peuvent aller de la nourriture, au sexe, à l'agitation, permettant d'évacuer la tension, mais à un moment ou à un autre, dans la maturation, ils apparaîtront insuffisants. C'est alors que la nécessité d'aller plus profondément dans la racine de la souffrance va s'imposer.

Ne pensez-vous tout de même pas que dans l'Égypte pharaonique, ou n'importe quelle civilisation traditionnelle, favorisaient plus la sauté mentale que la société actuelle?

Oui, mais souvent au prix d'un système répressif ! Les sociétés traditionnelles ne sont en fait ni meilleures, ni pires que la société actuelle. Ce ne sont que différents modèles d'adaptation liés au niveau de conscience d'un groupement d'individus à une époque donnée. La civilisation traditionnelle constitue certainement une béquille, mais elle finit toujours par apparaître insuffisante dans la mesure où les individus qui la composent évoluent et la remettent ainsi, un jour ou l'autre, en cause. Quelle qu'elle soit, une société n'est que l'expression de nous-mêmes, et présente exactement les mêmes limites, les mêmes résistances, les mêmes zones de frictions, les mêmes crises et les mêmes résolutions de crises qu'un ego.

La maladie est une étape sur le chemin de la santé mentale

Cela dit, vous admettez malgré tout que l'institution psychiatrique moderne présente quelques lacunes?

Oui, bien sûr, et j'en ai déjà souligné une qui consiste à considérer l'individu comme malade. Il est un fait que toute la psychiatrie et une bonne partie de la psychopathologie moderne partent de la perspective selon laquelle il y a maladie, et qu'il faut tenter de trouver une solution à cette maladie.

Quand on ouvre un livre de psychiatrie, jamais on ne peut lire le mot "bonheur". Ce mot qui exprime, en fait, le désir le plus profond de tout être humain, est inexistant dans les préoccupations des psychiatres, pourtant censés s'occuper du fonctionnement psychologique !

C'est évidemment là le signe d'un manque extraordinaire de connaissance de soi.

La psychiatrie, il est vrai, a réalisé une bonne étude des phénomènes observés, sur le plan de l'expression des symptômes. Cela a permis d'affiner la capacité du regard à discriminer ; et cette étape fut très importante.

Toutefois, il y manque une observation intérieure des processus. Car l'observateur a, jusqu'à présent, tendance à voir les choses sur un plan extérieur à lui-même, à décrire les processus sur un mode scientifique - parfois d'une manière tout à fait remarquable -, mais sans grande conscience de soi-même et de la nature de sa propre quête.

Le psychiatre actuel est donc, en général, incapable de faire le lien entre sa propre quête intérieure d'unité et celui qu'on appelle "patient".

Sur le plan de l'expression des symptômes, il n'y a rien à dire : ça a été bien exploré ! Quant à lier cette expression symptomatique au désir essentiel qui existe en tout un chacun... ce niveau est hélas totalement inexistant ! Pourtant, à partir du moment où vous considérez le symptôme sous l'angle de la nécessité d'un accomplissement intérieur, toute la psychopathologie prend un jour tout à fait nouveau et tout à fait extraordinaire, puisque vous découvrez que ce qu'on appelle "maladie" n'est en fait qu'une étape dans la maturation psycho-spirituelle de l'être humain !

Mais bien sûr, il ne faut pas perdre de vue que c'est simplement une étape, et qu'il est, avant tout, indispensable d'en sortir !

Par conséquent, il importera au thérapeute que la personne qui souffre puisse voir ce qui lui arrive dans une dimension élargie, comme si elle pouvait contempler son destin d'un seul coup d'oeil, comme si elle pouvait s'extraire d'elle-même...

Et cela, afin qu'elle prenne conscience que sa souffrance est un enseignement, un enrichissement lui permettant de se donner peu à peu les moyens de résoudre son état de conflit et de trouver l'attitude intérieure juste qui ne génère plus la souffrance.

En fait, tout le monde est à la recherche de cette attitude intérieure qui ne crée pas de tension. Chacun la recherche maladroitement, y compris le soi-disant malade mental enfermé dans un hôpital psychiatrique depuis trente ans.

Au commencement était la connaissance de soi

Quel type de prévention serait-il souhaitable d'envisager dans ce domaine?

La prévention se situe évidemment au niveau de l'homme ordinaire. Dans le fonctionnement ordinaire, l'objectif doit donc consister à apprendre à se servir de toute situation comme d'un outil de connaissance de soi, pour vivre constamment en état de plus grande ouverture et de plus grande réceptivité.

Ce seront cette ouverture et cette réceptivité qui, petit à petit, vont permettre une résorption des conflits personnels (puisque la personnalité se dissout progressivement dans l'ouverture).

En effet, plus vous vivez dans l'ouverture et la disponibilité, plus vous vivez dans la réalité de l'instant présent, et moins le conditionnement de la personnalité (qui génère l'état de conflit) aura de poids.

La prévention consiste donc en une sorte d'éducation, de connaissance de soi basée sur l'observation et l'expérience intérieures, et en une ouverture plus méditative dans la vie quotidienne.

Il s'agirait en fait d'un éveil de notre nature méditative au sein même du monde ordinaire, au sein même de l'activité.

N'est-ce pas là résumer un peu rapidement le processus ? N'y a-t-il pas de nombreuses crises, quelquefois violentes, ou assez longues, qui se produisent spécifiquement dans ce processus d'éveil?

D'une certaine façon, il n'y a pas de différence entre la crise du soi-disant psychotique et la crise d'émergence spirituelle. Elles peuvent se situer à des moments différents, mais le processus est le même ! La quête intérieure est la même !... Et il ne faut pas croire que les gens sont incapables de la comprendre ! Les gens, y compris les plus simples, vous diront que ce qu'ils veulent, c'est la paix, le bonheur, vivre en état de tranquillité.. N'importe qui peut le comprendre, parce que cela relève de l'évidence. Mais on a tellement pris l'habitude de ne pas voir les choses sous cet angle-là, que cela devient inapparent.

Heureusement, il reste possible, simplement en parlant de cette évidence, d'éveiller ici ou là, "quelque chose"...