Chacun connaît des phases d'alternance de l'état intérieur,
entre les périodes au cours desquelles de fortes énergies sont
disponibles, facilitant l'action et la créativité, et les périodes
de "basse énergie", plus favorables au repos, à l'inactivité.
Ces variations énergétiques ont certainement une origine multi-factorielle,
où interviennent en étroite inter-relation les cycles chronobiologiques,
notamment endocriniens, les phases lunaires (les commissariats de police et
les maternités sont débordés de travail dans les périodes
de pleine lune), les conditions météorologiques et probablement
bien d'autres cycles cosmiques peu connus.
Si l'on observe en soi-même l'effet de ces variations énergétiques, on peut voir qu'elles viennent exacerber ou ralentir des tendances acquises de la personnalité, ensemble de conditionnements réagissant de manière plus ou moins stéréotypée. L'extraverti sera encore plus extraverti lors des phases "hautes", et l'introverti sera encore plus introverti lors des phases "basses". De même, s'il y a une souffrance psychologique latente, elle sera amplifiée ou atténuée selon les périodes.
Ces cycles naturels semblent donc agir comme un amplificateur dont le volume sonore serait variable. La qualité du son garde une certaine constance (c'est-à-dire la manière dont ces énergies seront exprimées), mais l'intensité peut changer.
A la lumière du vécu intérieur, on peut comparer ces phases à des périodes d'expansion, comme un coeur en diastole qui se dilate, et à des périodes de contraction, comme un coeur en systole qui se contracte.
Comme nous vivons habituellement en état de conflit et de résistance, nous ne savons pas vivre ces variations avec la souplesse du roseau qui ploie sous le vent sans jamais se rompre. Les phases d'inactivité sont souvent refusées, aussi bien par la société que par l'individu dépendant d'une hyperactivité compensatrice, alors que ce sont des moments tout à fait propices à la méditation. Les phases plus dynamiques sont mieux acceptées, car s'accompagnent d'expressions de vitalité plus marquées, mais entraînent parfois de regrettables maladresses liées à la précipitation.
Qu'en est-il du soi-disant maniaco-dépressif qui ne fait que vivre un renforcement caricatural de phénomènes ordinaires ?
Selon la fluidité du récepteur (le récepteur étant la structure indissociable corps-émotions-mental), les variations d'énergie seront soit vécues harmonieusement et n'entraîneront alors que des nuances peu perceptibles dans le comportement et l'état intérieur, soit viendront renforcer des tendances antérieures de la personnalité, qu'elles soient dirigées vers l'extraversion et l'hyperactivité, ou vers l'introversion avec le renforcement de tendances à l'isolation et à la désolation (dépression, mélancolie, culpabilité).
Le feu endormi est attisé par le soufflet.
Lorsque l'on ouvre un livre de psychiatrie à la page psychose maniaco-dépressive, l'excitation maniaque est décrite comme un accès de survenue souvent brutale, qui, non traité, peut durer plusieurs mois, et s'accompagne de tous les symptômes de l'excitation, qu'elle soit mentale (fuite des idées, coqs à l'âne, jeux de mots etc..) ou physique (insomnie, agitation motrice, déambulation, graphorrhée, logorrhée etc..). Les idées délirantes sont décrites comme des idées de grandeur, de mégalomanie, peu accessibles au raisonnement. Ces épisodes peuvent soit se renouveler de manière plus ou moins identique, et l'on parle alors de manie unipolaire, soit alterner avec des phases de dépression, et l'on parle alors de manie bipolaire. La même terminologie est utilisée pour les dépressions cycliques qualifiées d'unipolaires (dépressions récidivantes) ou de bipolaires (avec alternance d'épisodes maniaques).
Si une fois de plus, l'on quitte les livres pour se référer au vécu intérieur, chacun peut confirmer que, lors des périodes d'expansion décrites en introduction, des impressions peuvent être ressenties de pouvoir briser les limites spatio-temporelles étroites dans lesquelles nous vivons habituellement, de communier naturellement avec le monde et le cosmos, d'avoir une perception globale plus aiguë.
Si les émotions n'ont pas été purifiées par un travail intérieur et si les perspectives mentales restent immatures, la personnalité, l'ego, reprend à son compte les sensations ressenties, se les attribue comme un signe de sa grandeur et de son omnipotence, et nous confirme dans l'illusion d'être une entité distincte mais qui cette fois possède des pouvoirs illimités.
C'est en fait comme si nous étions à cet instant unis à une source d'énergie supérieure qu'on pourrait appeler la vie. Mais cette union ne reste consciemment habitée que de manière temporaire. Le mental séparateur isole la source de son organe d'expression - le corps, la personnalité. La personnalité s'approprie alors l'expérience, la fait sienne, et s'identifie à elle en disant "je suis cette force illimitée, je suis le tout, je suis le cosmos, je suis le monde, je suis Dieu".
Bien que ces phrases rappellent tout à fait certains écrits mystiques bien connus, elles sont encore l'expression d'un vécu duel, non mature, dans lequel celui qui fait l'expérience et l'objet d'expérience (les sensations transcendantales par exemple) restent séparés. L'expérimentateur n'a pas encore disparu dans l'expérience. La fusion reste partielle. La croyance dans le fait d'être une entité individuelle séparée n'est pas encore pleinement dissolue.
Il semble que dans un état maniaque, des expériences similaires soient vécues. Mais les émotions et la pensée restant encore très égocentrées, les moments de joie jubilante alternent avec des périodes de colère violente, dans lesquelles resurgissent toutes les tensions et insatisfactions accumulées, attisées par le souffle brûlant d'une énergie supérieure. Le dépit peut d'ailleurs apparaître, voire même la plongée dans une sombre dépression.
Mais il ne s'agit pas d'une joie accomplie, fruit d'une compréhension profonde et de l'absolue certitude que l'objet de toute quête est déjà présent, que la plénitude tant désirée n'est pas un objet extérieur de plus, mais une réalité intérieure qui sous-tend tout désir.
Il s'agit plutôt d'un avant-goût de la joie d'être libéré du carcan de la personnalité. Mais les racines de la prison, la croyance en la réalité de la pensée moi-je, ne sont pas extirpées. La retombée dans les méandres des conflits intérieurs est donc inévitable, jusqu'à tant que la compréhension ait accompli son oeuvre de transformation.
La même description en miroir pourrait être faite pour le déprimé, qui reste enfermé dans la croyance que le bonheur tant cherché est inaccessible, non conscient que c'est le regard qui est mal dirigé, poursuivant une quête vers un objet extérieur, et oubliant l'ineffable lumière du royaume intérieur.
La vraie thérapie est alors annoncée : l'abaissement du niveau de tension basal, plus facile en dehors des crises, par la relaxation profonde, la méditation; l'éveil du sens de discrimination par l'exploration de l'objet de la quête intérieure ; l'observation de l'aptitude du mental à créer des mirages vécus comme une réalité ; la claire vision du rôle de l'image de soi dans la création de la souffrance, du conflit intérieur, de la sensation d'isolement et de séparation.
Quelle est la place des thérapies offertes par la psychiatrie conventionnelle actuelle ?
Les médicaments visant à apaiser l'excitation, tels que les neuroleptiques ou certains anti-hypertenseurs (comme la clonidine, Catapressan*), peuvent permettre d'éviter une hospitalisation ou de réduire le temps d'une crise et donc de diminuer les risques de conséquences ennuyeuses (plus d'un ménage a été ruiné par les dépenses frénétiques d'un époux sujet à des accès maniaques !). Les médicaments visant à réguler "l'humeur", c'est-à-dire à amoindrir l'intensité des vagues énergétiques, tels que le lithium ou la carbamazépine (Tégrétol*), vont éviter, espacer ou limiter les rechutes, mais au prix de sensations et d'une créativité émoussées. Tous ces traitements, qui ont une indiscutable efficacité sur le plan des symptômes, entraînent bien sûr de nombreux effets secondaires. C'est le prix à payer pour une stabilisation symptomatique.
Même si ces thérapeutiques sont parfois nécessaires, elles ne doivent pas faire perdre de vue que chaque crise est une opportunité offerte de compréhension de soi et est un exutoire à des tensions intérieures non résolues.
Le "thérapeute" doit donc être tout à fait averti pour ajuster au mieux, avec la coopération active du "patient", une thérapie qui pourra utiliser des moyens divers et adaptés aux situations changeantes. Mais il ne devra jamais perdre de vue que la crise est l'expression d'une souffrance latente ou patente, que la libération de la souffrance est le désir le plus cher aussi bien du "soignant" que du "soigné", et que le prix de la libération est très cher, puisqu'il implique la dissolution de toutes les croyances et images construites sur soi-même, et leur résolution consciente dans l'absolu silence qui précède la création.