Un congrès sur l'approche spirituelle en psychiatrie est un signe
des temps, signe d'ouverture de la médecine et de la psychologie modernes
vers une dimension verticale trop longtemps oubliée. L'homme diminué
de sa verticalité est en effet réduit à un ensemble de
fonctions plus ou moins automatisées, générant des réactions
psychiques et physiques qui, le moment venu, s'organisent en maladies.
Le terme d'approche spirituelle désigne une connaissance de soi vivante, sensible, s'enrichissant à chaque instant, ignorant les cadres conceptuels étroits. Un esprit ouvert se doit d'aborder la compréhension de ce qu'on appelle soi-même à travers une observation dépouillée et non sélective. Ce n'est qu'ainsi que des mécanismes psychiques subtils peuvent être perçus par un regard attentif à ce qui est.
Le thème de cette rencontre portera sur les liens entre la méditation et la psychothérapie. La méditation est un sujet quasiment inconnu du monde de la psychiatrie. Elle est généralement assimilée à une série de techniques et méthodes visant à stabiliser et apaiser l'activité mentale. Lorsque la psychologie ou la psychanalyse s'intéressent au contenu des pensées, la méditation porte son attention sur la non-pensée, sur ce qui ne relève pas de l'activité mentale, le continuum qui sous-tend la production des pensées.
Le regard que nous portons sur le monde passe généralement à travers un prisme mental alourdi par le contenu de la mémoire: idées préconçues, peurs, a prioris.... Cette vision statique est un obstacle à une globalité de la perception. Lorsque le regard se dénude de son passé - images mentales, projections et résidus - , une compréhension nouvelle apparaît, non plus basée sur des connaissances acquises, mais sur une vision directe.
Dans le langage courant, lorsque l'on parle de méditation, il s'agit en général d'une attention soutenue sur une idée, un mot, un objet, un projet. L'on peut noter que lorsque l'esprit est attentif à quelque chose, l'incessant mouvement des pensées se ralentit, voire s'interrompt. Il n'est en effet pas possible d'être attentif à deux choses à la fois. Ce qui se passe généralement, c'est que l'attention se déplace à une vitesse extrêmement rapide d'un objet à l'autre. Cette rapidité donne une impression de simultanéité. Mais sous un regard plus discriminatif, il n'y a pas simultanéité mais succession. Ainsi, par exemple, si l'attention se maintient suffisamment longtemps sur une image ou un son, le mouvement des pensées s'interrompt. Il reprend dès que l'attention se relâche.
Ceci est le premier stade de la méditation. Apaiser l'activité mentale par une attention soutenue.
Lorsque l'esprit a l'habitude d'être davantage focalisé, moins dispersé, vient le stade suivant, celui d'une attention plus souple, relâchée, qui est une sorte de permanente écoute, de vigilance lucide, de présence continuelle à l'ensemble de ce qui est perçu: pensées, images, sons, sensations, émotions.
Progressivement, le regard se défocalise de l'objet et reste en quelque sorte suspendu en lui-même, ouvert, sans tension, non directif. Les situations ne sont plus alors appréhendées à travers la peur ou le plaisir, mais sont comme intégrées à une totalité, l'observateur n'étant plus dissocié de ce qui est observé. Cette qualité globale d'observation est propice à une réponse harmonieuse, adaptée à la situation. La méditation est alors un vécu, qui n'est ni méthode, ni technique, mais directe expression de la vie elle-même.
Il est facile de pressentir l'intérêt d'une telle démarche sur le plan thérapeutique. La plupart des troubles psychiques, qu'ils soient "névrotiques" ou "psychotiques", s'accompagnent d'une agitation, instabilité ou hyperactivité mentales: le comportement imprévisible du psychopathe constamment tendu physiquement et mentalement, les images mentales déferlantes créant des automatismes phobiques, l'activité mentale incessante - figée et stéréotypée dans sa forme - de l'obsessionnel, les destructurations accompagnées de labilité et d'inconsistance mentales. Dans la dépression, le mouvement des pensées peut être lent, mais est fixé dans une perspective fermée auto-générant la souffrance à la manière d'une boucle de rétro-action cybernétique. Une claire compréhension des mécanismes en jeu est alors nécessaire afin de ne plus alimenter le mouvement pathogène.
Une véritable psychothérapie doit donc non seulement explorer le contenu mental, mais encore libérer l'individu de l'asservissement aux processus mentaux.
Au cours de ce congrès où seront réunis psychiatres, psychologues, psychothérapeutes et "spécialistes" de la méditation, seront ainsi explorés les champs immenses ouverts par une approche globale et intégrative qui vise à rendre l'homme libre de lui-même. La notion de santé paraît ainsi indissociable d'une réalisation intérieure accomplie, d'une plénitude vécue dont le thérapeute est vecteur et artisan.
Rencontre Internationale sur l'Approche Spirituelle en Psychiatrie, "Méditation & Psychothérapie", 18-19 Mars 1994, Lyon